HERACLEUM SOLARY

« Ceux qui errent ne sont pas toujours perdus. »
J.R.R. Tolkien


La forêt de La Berçe était plongée dans une nuit d’encre. Seuls les hululements des quelques rares oiseaux encore éveillés et les crissements des pas sur les feuilles mortes venaient briser le silence. Isaac emboîtait le pas rapide et déterminé de sa sœur, sillonnant dans la végétation abondante en essayant tant bien que mal de s’orienter grâce à la faible lumière de sa lampe frontale. Voilà des semaines qu’ils quadrillaient la zone pour leurs recherches et il avait finalement réussi à prendre le rythme de son aînée, lui qui avait toujours détesté marcher. Arrivé à la hauteur d’un bosquet de fougères, Clarisse s’arrêta soudainement et fit mine à son petit frère de faire de même.

- Arrête de rêvasser, j’aperçois quelque chose derrière les fourrés là-bas, fit-elle.
- J’ai mal aux pied et j’ai faim, râla le garçon, je veux juste qu’on s’arrête.
- Tu ne sais que te plaindre et manger de toute façon. Ne fais pas de bruit, on ne sait pas si c’est déjà occupé.
- Oui oui je sais, comme d’habitude…

Ils traversèrent le bosquet et se retrouvèrent face à un bien pittoresque
panorama : une petite bicoque de bûcheron semblait défier la gravité, elle était à moitié moisie et des branches tentaculaires s’étaient frayées un passage à travers sa charpente mais l’ensemble tenait toujours debout. Bien que fermée à clef, pénétrer dans la baraque ne fut pas une tâche bien ardue.
La demoiselle donna coup de pied dans les gongs pourris de la porte et ceux-ci
explosèrent dans un fracas de bois et de métal. Le nuage de poussière causé par cette entrée en grande pompe se dissipa rapidement, laissant sa place au silence crépusculaire.

L’intérieur était à peine en meilleur état que l’extérieur, une couche de poussière et de lichen avait envahi le sol, donnant l’étrange sensation de marcher sur un flan géant. Suivant le hall d’entrée en forme de T, ils arrivèrent dans la pièce principale qui s’avéra avoir bien mauvaise mine. Un trou béant dans le toit avait laissé rentré la pluie, transformant la pièce en bayou.
- Ça pue et tout est cassé, fit Isaac sur un air de déception.
- Comme tu dis, tête de nœud, mais regarde quand même si tu trouves quelque chose d’intéressant. Je vais faire un feu pour chauffer nos conserves.

La nouvelle d’un repas chaud en perspective sembla redonner des forces au garçon qui s’en alla explorer le reste de la cabane. Depuis qu’ils étaient sur la route, ils avaient dû visiter pas mal d’endroits comme celui-ci. Ils
s’attendaient au début à pénétrer dans des cavernes d’Ali Baba regorgeant de nourriture et d’objets utiles. Il n’en était souvent rien. La plupart des lieux étaient soit déjà occupés et donc dangereux, soit déjà vidés par des pillards et autres errants, soit simplement dévastés par l’appétit sans fin des rongeurs.
Ne faisait pas exception à la règle, cet endroit avait visiblement déjà été vidé, ne restait qu’un seul type d’objet qui était systématiquement délaissé par les gens : les livres. Il faut croire qu’en période de crise,
le savoir n’est pas une arme… Du moins pas aussi efficace qu’un .44 Magnum.
Dans la petite pièce jouxtant le salon, Clarisse mis la main sur une pile d’ouvrages traitant de bien des sujets différents ; médecine, botanique, charpenterie. Tous étaient en état de décomposition plus ou moins avancé. Cependant, coincé entre un manuel intitulé «Chasser des écureuils et autres petits gibiers pour les nuls» et une encyclopédie du monde végétal se trouvait un journal en meilleur état que le reste. Sa couverture en cuir n’indiquait rien, pas plus que son dos. Seules quelques feuilles volantes s’en échappèrent lorsqu’elle se saisit de l’ouvrage.
 Il ne semblait pas avoir sa place ici, ce qui piqua au vif la curiosité de la jeune  femme…

Même dans les histoires les plus sombres et pessimistes, personne n’aurait pu prédire une telle ascension de folie.
Les lignes qui vont suivre seront certainement mon dernier témoignage en ce bas monde. J’ai malgré toutes mes précautions été trop atteint, ma peau commence à
brûler et mes poumons sont à l’agonie. Le chemin jusqu’ici m’a vidé de l’énergie qu’il me restait, je n’ai plus la force de continuer.
J’ai besoin d’écrire, j’ai besoin de rendre concret ce qui sonne en moi comme un
cauchemar continu.


Clarisse, intriguée par ces mots, s’installa sur un fauteuil dont il
manquait la moitié du rembourrage mais qui s’avéra être plus confortable que le coin de table qu’elle occupait jusqu’alors. Le cuir crissa sous ses fesses,
faisant fuir un rongeur sûrement dérangé durant sa sieste. Elle reprit la lecture.

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