J’ai beau avoir perdu le fil des jours, je me souviens que c’était un mardi. 
Un mardi caniculaire. La chaleur était telle en ce mois de juillet que le 
goudron boursouflait et suintait sous les chaussures. La ville était endormie, assommée par cette ardeur. Les gens se réfugiaient dans les magasins climatisés ou squattaient les abords du fleuve en quête du moindre filet de fraîcheur. 
Je rentrais de la supérette du quartier après y avoir fait le plein de pots de 
glace Bob and Jamy quand mon regard fut attiré de l’autre côté de la rue. Haute d’une vingtaine de centimètres, elle avait pris racine dans la fissure d’un muret mais
commençait déjà à s’étendre aux alentours. Je n’avais jamais vu une telle fleur, on aurait dit qu’elle était artificielle tant sa couleur était inhabituelle. Mélange subtil de bleu et de carmin, un gros bulbe trônait fièrement entre ses larges pétales et des reflets argentés scintillaient suivant l’angle avec lequel on la regardait. La chose était fascinante et je dû me retenir de la cueillir en me disant qu’elle était peut-être toxique ou protégée. Intrigué par ma trouvaille mais surtout accablé par la canicule, 
je continuais mon chemin pour me réfugier dans la fraîcheur relative qu’offrait mon salon.
Le lendemain matin, alors que nous venions à nouveau de subir une nuit sèche et sans une once de vent, les gens furent pris de stupeur à leur réveil. Le soleil montait dans le ciel et la ville se mit à scintiller de partout. Des fleurs, de la même espèce que celle que j’avais vu la veille, nous avaient envahi. Fines et semblables à des fils de fer, les racines s’étalaient sur les toits, le long des trottoirs, grimpaient aux lampadaires et 
s’infiltraient dans les moindres interstices qu’un milieu urbain pouvait avoir à offrir. La réaction globale de la population, du moins à ce que j’en ai vu, fut un sentiment partagé entre de l’effroi et de la fascination. Personne ne comprenait ce qu’il se 
passait et j’entendais déjà les premiers ragots de voisinage. Certains accusaient le 
gouvernement de nous cacher de viles expériences, quelques uns y voyaient un signe divin là où d’autres criaient au châtiment de Mère nature. 
Il s’avéra par la suite que ces derniers n’avaient pas tout faux.
Les autorités réagirent rapidement en avouant ne pas comprendre la source du problème. Des analyses étaient en cours car l’espèce était totalement inconnue et il nous fut ordonné de ne pas toucher aux végétaux tant que les résultats ne seraient pas communiqués. Cependant, l’humain étant ce qu’il est, tout ne s’est pas déroulé aussi facilement. Comme pris d’une fascination hypnotique pour cette nouvelle race de fleur, les gens commencèrent à les cueillir en guise de décoration pour leur salle à manger, à en offrir à des amis ou à les cuisiner. J’ai même vu le fils du voisin en train d’essayer d’en fumer, c’est dire à quel point l’ivresse fut forte dans les esprits. En quelques heures, les fleurs se retrouvèrent partout, aussi bien dans les rues, sur les toits que dans les chaumières.
Dans l’après-midi du même jour, alors que la chaleur atteignait de nouveaux seuils de folie, le sol se mit à vibrer. Ce fut comme dans les westerns, lorsque l’Apache colle son oreille au sol pour entendre le troupeau de bisons arriver (à l’exception près que le dernier bison sauvage avait été exterminé il y a bien longtemps). Les vibrations s’intensifièrent, plus intenses et rapprochées, je les ressentais jusqu’au fond de ma mâchoire et c’était foutrement désagréable. 
Le phénomène s’amplifia jusqu’à ce que nous ne puissions plus tenir debout avant de s’arrêter brusquement, laissant place à un incompréhensible et terrifiant silence. Quelques secondes plus tard, je dis secondes mais cela m’a semblé durer des heures, et dans une manœuvre digne d’un chef d’orchestre, toutes les fleurs se mirent à trembler puis à gonfler tels des ballons de baudruche. Celles que mes enfants avaient 
fièrement mis dans un vase au salon gonflèrent tellement qu’elle en touchèrent le plafond. Je n’avais jamais rien vu de tel. Un concerto de petits «POP» se fit entendre partout dans la ville, les bulbes explosaient un à un, libérant au passage une sorte de pollen turquoise qui vint se mêler à l’air ambiant. Rapidement, l’accumulation de cet étrange matière créa un gigantesque nuage qui, comme le ferait une tempête de sable, engloba la ville et pénétra dans les moindres pores, qu’ils soient urbains ou humains. Le nuage stagna des jours au-dessus de la ville, créant une chape de plomb nous privant du moindre rayon de soleil. 
Gino était venu rejoindre les genoux de sa sœur tandis que cette 
dernière continuait la suite du récit à voix haute. Les premières lueurs de l’aube commençaient à atteindre les cimes des arbres, mais les deux jeunes n’y prêtèrent pas attention tant ils étaient plongés dans l’histoire.
L’ignorance engendrant automatiquement la peur, la réaction des autorités fut bien simple : toute zone ayant été contaminée par cette étrange chose devait être mis en quarantaine. Autant dire toute la ville. La peur qu’un nouveau virus fasse son 
apparition était palpable, surtout depuis les événements de la Grande Purge.
 C’est pourquoi les moyens mis en place pour éviter toute prolifération furent colossaux et immédiats.
Lorsque l’annonce de la quarantaine tomba, j’eus à peine le temps de nous rassembler quelques affaires aux enfants et à moi que les phares des premiers véhicules militaires illuminèrent le quartier. Des agents du gouvernement (à vrai dire je ne sais pas trop qui ils étaient et comment je dois les nommer) en combinaison intégrale 
anti-bactériologique débarquèrent et encerclèrent les habitations. Les ordres 
d’évacuation furent criés par haut-parleurs et les premières maisons commencèrent à se vider. Pendant que des soldats nous alignaient dans la rue, d’autres procédaient à ce qui me semblait être des dépistages, armés de thermomètres laser et de scanners
rétiniens. Certains de mes voisins protestèrent, ne voulant pas partir de chez eux avant d’avoir obtenus plus d’explications, mais les agents surent se montrer
 persuasifs et efficaces. Des regards de peur fusaient entre les civils et une question brûlait toutes les lèvres : où allions-nous ? Question à laquelle nous n’eurent que de rares réponses telles que «vous en saurez plus rapidement», «ayez confiance en nous» voire même «nous sommes là pour vous protéger». 
Je fis de mon mieux pour rassurer et calmer mes enfants, alors que j’étais moi-même terrorisé, en leur disant que tout allait s’arranger, que nous serions bientôt de retour chez nous. Rapidement, nous nous retrouvâmes au milieu d’une gigantesque marée
 humaine à sillonner à travers les rues de la ville. Nous devions être des dizaines de milliers à avancer tels des brebis avec comme seuls bergers les voix mécaniques et déshumanisées des porte-voix. L’atmosphère était tendue et le peu de sang-froid qu’il restait à certains d’entre nous fut complètement annihilé par les événements qui
 suivirent. 
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