Je ne saurai dire si ce fut un terrible hasard ou un coup savamment calculé par Mère Nature mais c’est à ce moment précis que le vent se leva, libérant le ciel du nuage de pollen l’obscurcissant jusque-là. Rapidement, les rayons du soleil frappèrent la foule et les premiers cris se firent entendre. Les instants qui suivirent furent les plus longs et terrifiants de ma vie. Lorsque la lumière illumina les visages, ceux-ci se mirent à rougir avant de littéralement commencer à brûler. 
Les gens avaient beau se protéger avec leurs mains, la peau de celles-ci sécha avant que des cloques ne se forment aux endroits exposés. Les chaires étaient à vif cuisant au soleil comme lors d’un barbecue d’été. Un gigantesque mouvement de foule engendré par la panique et la douleur se créa et la discipline régnant jusqu’alors laissa sa place au chaos. Je vis des gens se piétiner pour tenter d’atteindre l’ombre des buildings de l’autre côté de l’avenue, des bagarres débutèrent et les premiers coups de feux furent tirés par l’armée.
 Le temps que je me retourne pour mettre les enfants à l’abri, ceux-ci avaient disparu et une seconde d’inattention supplémentaire suffit pour que je me retrouve happé par une vague humaine. Des yeux fous, des mains s’agrippant partout et du sang, tels furent mes derniers souvenirs avant le trou noir. À mon réveil, le chaos avait laissé sa place à un silence de mort. Le paysage s’offrant à moi était dessiné de corps gisant au soleil.
 Des gémissements s’échappaient parfois de cette masse informe mais je n’aurais su différencier les vivants des morts, tant le carnage était grand. Dans la cohue, l’armée n’avait pas fait dans la dentelle et avait tiré sur tout ce qui bougeait, laissant le soleil achever les survivants. L’odeur était insupportable, les cadavres exposés à la lumière continuaient de se consumer jusqu’à ressembler à un amas de gélatine bouillonnant. Cela ne sembla pas déranger les charognards qui s’en donnèrent à cœur joie. Un buffet 5 étoiles pour eux. Longeant les murs et profitant du moindre coin d’ombre, je décidai de mettre la plus grande distance possible entre moi et ce charnier. Ma progression fut cependant fortement ralentie par mon état. Ma peau me faisait souffrir le martyr et mes poumon semblaient vouloir s’enfuir de mon corps à tout instant, sans parler des côtes que je soupçonnais être cassées. Je pense sincèrement que la seule raison pour laquelle j’ai survécu est le fait que je me sois retrouvé inconscient sur le ventre, ce qui me protégea un tant soit peu des rayons ardents.
 Il n’y avait désormais plus qu’une seule certitude : nous étions infectés et le soleil nous tuait.
 Mon premier réflexe fut de me rendre à la maison. Si les enfants avaient pu s’échapper, c’est là-bas qu’ils seraient allés se réfugier. Première bonne nouvelle depuis un moment : la journée touchait à sa fin. Ma progression serait bien plus aisée une fois la nuit tombée. Les rares âmes errantes que je croisais avaient le regard fuyant, les corps frôlaient les murs et je n’eus aucune réponse à mes appels. La méfiance et la peur avaient pris le dessus sur tout le reste. 
Arrivé chez moi, la villa était aussi vide que le quartier environnant. Soit ils n’étaient pas encore arrivés, soit il leur était arrivé quelque chose, ce qui m’imposa un dilemme des plus compliqués : devais-je retourner en ville à leur recherche ou attendre ici ? Perdu dans mes pensées, je faillis ne pas entendre les voix venant de l’extérieur. Celles-ci se rapprochaient de la porte d’entrée et il n’en fallu pas plus pour que je me précipite dans leur direction, m’imaginant déjà en train d’enlacer mes deux petites têtes blondes.
 A peine mes pieds frôlèrent le gazon que je fus aveuglé par une puissante lumière. Devant moi une silhouette se détacha du halo étincelant mais ce n’était pas celle d’un enfant. La silhouette appartenait à un homme large d’épaules équipé d’une tenue anti-bactériologique. La voix étouffée qui en sorti me sembla calme dans un premier temps. Son attitude changea drastiquement lorsque l’homme fut assez près pour voir mon visage.
 J’avais visiblement sous-estimé les dégâts causés par les rayons du soleil sur mon corps et cela n’était visiblement pas beau à voir. Malgré la visière intégrale, j’aperçu ses yeux s’écarquiller, puis il me saisit par le bras pour me tirer en direction de sa Jeep. Mon cœur s’emballa si fort sur le moment que je sentis ses battements jusque dans mon cou. S’il m’embarquait, je pouvais dire adieu à mes gosses et peut-être même à ma vie. L’adrénaline prit le dessus sur la raison et d’un coup de coude judicieusement placé dans les côtes, je fis vaciller le militaire et pu me libérer de son étreinte.
 Mon cerveau reptilien pris le dessus pour la suite et me fit courir le plus vite et le plus loin possible. Plus je courais, plus la scène me paraissait complètement irréaliste. Qu’était-il en train de m’arriver, putain de merde ? Seules mes jambes semblaient êtres munies de lucidité car elles ne s’arrêtèrent pas avant d’avoir trouvé un endroit calme. Les crissements de radio et les cris des soldats s’estompèrent dans l’obscurité et le silence repris possession des lieux. Adossé à une vieille cabane en bois, voilà que je me retrouvais à nouveau seul, mais cette fois en pleine forêt. Je n’ai pas eu la force de bouger depuis, cette course effrénée m’a achevé.
 L’infection, si on peut l’appeler ainsi, progresse de plus en plus vite sur mon corps, des cloques de la taille d’un pouce gonflent sur mes avant-bras et je sens des lambeaux se détacher de ma nuque. La douleur est insupportable ! Me voilà bien misérable, assis au beau milieu de rien à sangloter dans le fraîcheur nocturne. Je crois bien que c’est ici que tout se termine en ce qui me concerne. Ce journal sera mon seul héritage.
 J’ai échoué. Clarisse, Isaac, si par je ne sais quel hasard vous tombez sur ceci, sachez simplement que je vous aime et que je suis désolé. Les larmes de la jeune fille coulaient sur les pages du journal, diluant l’encre par endroits. Voilà un moment qu’elle avait compris, mais elle n’avait pu s’arrêter de lire, comme hypnotisée par les mots qu’elle venait de parcourir. Il était trop tard, mais ils avaient réussi, ils avaient enfin retrouvé leur père.
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